paru dans Diacritik le 12 juillet 2017

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Vers l’humain consommable

Corps viande : le devenir animal et l’homme zombie

 

 

La définition de vivant ne va plus de soit depuis certaines années face à une médecine dont les progrès brouillent les frontières entre corps vivant, malade et cadavre, l’état de mort cérébrale en est l’exemple le plus frappant. Cependant, une approche du concept semble apparaître en ce début du XXIème siècle : après l’ère de la robotique, de l’homme androïde, du corps métallique qui fût le fantasme du siècle dernier – depuis les hommes robotisés des peintures de Fernand Léger au mouvement cyberpunk des années 90 -, la chair organique revient comme modèle du nouveau vivant. Mais ce n’est pas cette chair saine et bien portante auquel certaines médecines douces tente de redonner son titre de noblesse, mais une chair qui retourne à sa définition originelle.

Chair modeste, trop modeste, une simple chair comestible, car le corps humain, malgré la grandeur d’âme qu’il peut contenir, ce roseau pensant, qu’est-il au final si ce n’est un assemblage d’os, de muscle et de veines? Que devient le corps privé de sa pensée si ce n’est un simple tas de viande ?

Une prise de conscience de notre proximité à l’animal, qui constitue pourtant une des bases de notre alimentation, semble connaître dernièrement un certain intérêt. En conséquence, zombie et cannibale reviennent avec succès dans les intrigues de fictions et les préoccupations philosophiques.

Chair comestible, retour à son rang animal, cela semble être la définition du vivant qui prime aujourd’hui.

 

En 2011, la Maison Rouge apportait pour preuve cette approche de l’homme contemporain autour d’une exposition sur le sujet intitulée « Tous Cannibales ». Dans la tradition de la maxime « l’homme est un loup pour l’homme » théorisée par Hobbes dans son Léviathan, l’exposition proposait des corps fragmentés, en proie à la violence de l’homme par l’homme, connaissant ainsi un retour au statut de la chair. La commissaire Jeanette Zwingenberger a décrit l’événement comme une proposition de la chair comme définition propre du vivant, résultat de la mise au point de la greffe d’organe, le souci de l’unité du corps éclatée, mais aussi, a-t-elle ajouté, une invitation à la question de la dévoration de l’autre en général : n’y aurait-il pas absorption, voire dévoration, dans la relation à autrui, ce semblable avec qui je partage et construis mon moi ? Comme le souligne Claude Lévi-Strauss, dans une citation mise en exergue par la commissaire de l’exposition : « Nous sommes tous des cannibales. Après tout, le moyen le plus simple d’identifier autrui à soi-même, c’est encore de le manger » (La Repubblica, 1993).

 

Comment comprendre une telle approche ? Probablement par la médecine contemporaine.

La journaliste et essayiste Mona Chollet démontre combien la chirurgie esthétique, donnant l’illusion d’une maîtrise de soi et de sa plastique, réduit plus que toute autre médecine le  corps à sa viande, à son statut de corps-animal :

 

L’importance attribuée par les clientes de la chirurgie esthétique à l’aspect de leurs seins, de leur ventre, de leur nez ou de leurs fesses suggère que, dans leur esprit, chaque partie de leur corps s’est autonomisée. […] Le marqueur du chirurgien dessine sur la peau de ses clientes des pointillés qui les réduisent à des pièces de boucherie : épaule, filet, carré, rognon, cuissot. Ce faisant, il semble tracer des frontières infranchissables entre les différentes parties de leur personne. [1]

 

Cet homme viande, le peintre Francis Bacon en a eu la vision il y a maintenant des années via la représentation de ses hommes-bêtes aux chairs à vif à travers la toile. Les formes anthropomorphiques qui hantent les tableaux du peintre, dans des postures parfois passives, parfois sexuelles, souvent angoissées, dont la chair a revêtu la teinte rouge, parfois blanchâtre, de la chair à vif, tel que nous ne le voyons uniquement sur les carcasses animales suspendues dans les boucheries. Gilles Deleuze dans Logique de la sensation, essai sur le peintre où chaque chapitre est attribué à un aspect des tableaux, y consacre une étude dans le chapitre II intitulé Le corps, la viande et l’esprit, le devenir-animal.

 

La viande n’est pas une chair morte, elle a gardé toutes les souffrances et pris sur soi toutes les couleurs de la chair vive. Tant de douleur convulsive et de vulnérabilité, mais aussi d’invention charmante, de couleur et d’acrobatie. Bacon ne dit pas « pitié pour les bêtes », mais plutôt tout homme qui souffre est de la viande. La viande est la zone commune de l’homme et de la bête, leur zone d’indiscernabilité, elle est ce fait », cet état même où le peintre s’identifie aux objets de son horreur ou de sa compassion.  [2]

 

En réduisant l’homme à son aspect le plus primaire, le plus misérable, celui de bête, de nourriture, c’est toutes notre vulnérabilité qui et offerte à nos yeux. C’est une prise de conscience du fait que nous ne sommes rien d’autre que des animaux comestibles, comme une triste leçon d’humilité. Il ajoute : « Le peintre est boucher certes, mais il est dans cette boucherie comme dans une église, avec la viande pour Crucifié (Peinture de 1946). C’est seulement dans les boucheries que Bacon est un peintre religieux. « J’ai toujours été très touché par les images relatives aux abattoirs et à la viande, et pour moi elles sont liées étroitement à tout ce qu’est la Crucifixion… C’est sûr, nous sommes de la viande, nous sommes des carcasses en puissance. Si je vais chez un boucher, je trouve toujours surprenant de ne pas être là, à la place de l’animal… » » [3]

 

L’homme serait ainsi martyr du fait de sa condition corporelle, fragile, condamné à la pourriture et à la violence, crucifié par sa simple condition d’être.

Deleuze cite à ce propos le romancier Moritz qui, à la fin du XVIIIème siècle, décrit un personnage en proie à des sentiments étranges, à une extrême sensation d’isolement, d’insignifiance presque égale au néant face à l’horreur d’un supplice, lorsqu’il assiste à l’exécution de quatre hommes, exterminés et déchiquetés :

 

Les morceaux de ces hommes « jetés sur la roue » ou sur la balustrade ; la certitude que nous sommes singulièrement concernés, que nous sommes tous cette viande jetée, et que le spectateur est déjà dans le spectacle, « masse de chair ambulante » ; dès lors l’idée vivante que les animaux mêmes sont de l’homme, et que nous sommes du criminel ou du bétail ; et puis, cette fascination pour l’animal qui meurt, « un veau, la tête, les yeux, le mufle, les naseaux… et parfois il s’oubliait tellement dans la contemplation soutenue de la bête qu’il croyait réellement avoir un instant ressenti l’espèce d’existence d’un tel être… bref, savoir si parmi les hommes il était un chien ou un autre animal avait déjà occupé souvent ses pensées depuis son enfance. » (…) Ce n’est pas un arrangement de l’homme et de la bête, ce n’est pas une ressemblance, c’est une identité de fond, c’est une zone d’indiscernabilité plus profonde que toute identification sentimentale : l’homme qui souffre est une bête, la bête qui souffre est un homme. C’est la réalité du devenir.  [4] 

 

Ainsi, après avoir tant différencié l’homme de l’animal, en considérant l’être humain tout en haut de la hiérarchie du vivant, comme animal pensant, animal politique, animal doué de langage, animal-machine mais dotée d’une âme, nous aurons cherché à justifier la supériorité de l’homme sur la bête  avec laquelle Bacon et Deleuze nous exposent, comme devant un miroir, la terrible mais incontestable ressemblance. Nous sommes les bourreaux de la bête comme nous sommes nos propres bourreaux, le sort de la bête est aussi la notre en proie au génocide et à la torture. Après tout « They have conviced themselves that man, the worst transgressor of all the species, is the crown of creation. All other creatures were created merely to provide him with food, pelts, to be tormented, exterminated. In relation to them, al people are Nazis ; for the animals it is an eternal Treblinka » [5] explique l’écrivain Isaac B. Singer. L’homme redeviendrait bête. Après un siècle de génocide, on connaît une certaine prise de conscience de notre proximité à l’animal, végétarisme et veganisme commencent à se populariser, quoique assez difficilement dans une France fière de sa tradition culinaire mondialement réputée et extrêmement carnée. La violence de l’homme face à l’innocence de animal s’introduit dans la conscience collective, à croire qu’il vaudrait mieux s’entre-dévorer que dévorer la bête, plus faible, ou alors supérieure pour certains.

 

 

La fiction se délecte d’un tel sujet et les exemples Pour ne citer qu’eux, le film Soleil verts de Richard Fleischer qui opte pour une intrigue dont le dénouement porte sur le cannibalisme, traduction de la peur de pénurie, de famine et de catastrophe écologique. Mais encore, le film Trouble every day de Claire Denis où la sexualité prend le visage de la dévoration. Plus récemment nous avons pu voir The Neon Demon de Nicolas Winding Refn ou The Lure d’Agnieszka Smoczynska, autant de réalisation où le cannibalisme ne cesse d’être la référence métaphorique de ce qui est de plus abjecte et pervers chez l’homme contemporain.

                                                                           

 

Mais le cannibalisme n’est aussi pas sans rappeler la thématique des zombies, ces créatures qui reviennent en force dans nos actuelles fictions télévisées et cinématographiques. Désignant communément une personne ayant perdu toute forme de conscience et d'humanité, adoptant un comportement violent envers les êtres humains et dont le mal est terriblement contagieux, le zombie dévore l’homme et le cerveau en particulier. Le zombie apparaît comme la métaphore de la part animale de l’homme, de la peur extrême de la contamination – dans notre monde de MST et de menace chimique - mais aussi de notre ère cybernétique, post-cyberpunk en somme, où chacun préfère le face à face à l’écran et au virtuel qu’à autrui. Le zombie serait tel un individu lobotomisé, illustrant la critique de l’ère numérique et des écrans.

Preuve en est, le succès de The Walking Dead, série télévisée américaine, adaptée par Frank Darabont et Robert Kirkman, créateur de la bande dessinée du même nom, diffusée depuis le 31 octobre 2010, une version contemporaine du très célèbre film La nuit des morts-vivants de Georges A. Romero de 1968. L’ère de zombie est en vogue, si bien que depuis 2005 plusieurs villes du monde proposent chaque année une zombie walk et invitent la population à défiler déguisée et maquillée en zombie.

 

 

Le zombie serait-il le nouveau modèle du vivant ?

Le terme de zonbi  dérive du créole haïtien  nzumbe ou nzambé, signifiant “esprit“ ou “revenant“. Le terme renvoie à deux types de créatures fantastiques assez différentes. Dans la culture vaudou, le zombie désigne des cadavres de revenants, souvent ressuscités par l'intermédiaire de sciences occultes et manipulés par un sorcier. La seconde, plus récente, propre à la culture populaire occidentale, qualifie de zombies des personnes à l'origine bien vivantes mais qui ont été contaminées et, partiellement décomposés, dépourvus de langage et de raison, et qui survivent en se nourrissant de la chair des vivants,.

 

Créatures ayant nourri de très nombreuses fictions, sûrement comme catharsis des peurs de la violence ancestrale de l’homme pour l’homme, mais aussi de la peur de la mort. Comme le dualisme nous rappelle que le corps n’est rien qu’une machine de chair, une viande  condamnée à se putréfier et à pourrir, le zombie apparaît comme le fantasme d’une vie après cette étape de décomposition. Il est intéressant de noter que dans le film de vampire de Jim Jarmuch sorti en 2014 Only lovers left alive, oeuvre qui est une réflexion sur le temps, sur les possibilités d’éternité, les protagonistes qui sont vampires nomment zombie les êtres humains, cette viande sur pattes vouées à la décomposition, victime du temps et de ses limites intellectuelles.

 

Dans la même veine, à la qualité moindre mais non dénué d’intérêt, citons le film américain Contracted réalisé par Eric England en 2013. Dans ce cauchemar organique, une jeune femme passe la nuit avec un inconnu sans visage suite à une soirée trop alcoolisée. Le lendemain, elle est victime de divers symptômes très inquiétants, saignements hémorragiques, vertiges, puis moisissures de la peau et des entrailles. Le film s’arrête net sur elle qui, devenue zombie, sort de sa voiture et s’apprête à sauter sur sa mère pour la dévorer.

Outre l’aspect un peu moral -  l’histoire semble sous entendre que la sexualité non protégée et l’abus de drogue nous transformeraient en zombie – qui côtoie les giclés d’hémoglobine frôlant le ridicule, le film exprime les peurs propres à la génération SIDA, des menaces chimiques et nucléaires, et de la délinquance sexuelle.

Dernièrement, Julia Ducournau, réalisatrice française, met elle aussi ce cannibalisme au goût du jour avec son film Grave sorti en février 2017 (dont j’ai proposé la critique parue à sa sortie : https://diacritik.com/2017/03/20/grave-de-julia-ducournau-le-tabou-de-la-chair/ )

Elle y actualise cette thématique de la dévoration et de la manipulation, deux sujets inhérents au monde des zombies, dans une métaphore du corps sexuelle comme objet de consommation mais aussi de contamination. L’humain y est quasi  traité au même plan  que l’animal dont il rejette la ressemblance qui le rattrape malgré tout.

La médecine contemporaine ferait de nous ces créatures fantastiques appelés zombie, miroirs de ce que l’homme serait à en devenir. La spécialiste en anthropologie médicale, Margaret Locke, a consacré un important ouvrage en 2002 intitulé Twice Dead, une étude des résultats et relevés d’une enquête ethnographique sur la mort, la culture de la mort et la politique des parties du corps humain au Japon et en Amérique du Nord. Margaret Locke évoque les “livings deads“, littéralement morts vivants pour parler des personnes dans le coma ainsi que les “zombielike“ pour désigner les patient traités par psychotropes. Elle ajoute « With improved technologies in trauma units, brain dead individuals who are not summarily made into organ donors, but are left attached to ventilators, increasingly survive for months and even years. Is this a “living death“? » [6]

Maintien possible entre la vie et la mort, médicament abrutissants, la médecine et le cannibalisme semblent prendre des voies parallèle. L’approche du corps contemporain est allé jusqu’à réduire le corps non plus à une machine à l’instar d’un matérialisme propre au XVIIème siècle, mais à un corps aux organes commercialisables, à une viande consommable. Une sorte de néo-dualisme qui nous rappelle que nous ne sommes pas un roseau-pensant mais un cerveau-esprit dans quelques kilos de viande.

Une grande leçon d’humilité sur notre statut de vivant.

 

 

 [1] Mona Chollet, Beauté fatale - Les Nouveaux visages d’une aliénation féminine, op. cit., p.149

 [2] Gilles Deleuze, Logique de la sensation, op. cit., p.20-21

 [3] Ibid. p.55

 [4] Ibid., citant K.P. Moritz (1756-1793), dans La Légende dispersée, anthologie du romantisme allemand, Paris, éditions 10-18, 2001, pp.35-43

 [5] Isaac B. Singer, The Letter Writer, dans Collected Stories, New-York, editions Ilan Stavans. The Library of America, 2004

 [6] Margaret Locke, Twice Dead. Organ Transplants and the Reinvention of Death, op. cit.,

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