Le dégoût au goût du jour : un autre regard

 

 

Défaut de goût ou d’appétit, hygiène douteuse, répugnance ou manque d’estime, ce sentiment extrêmement négatif ne cesse cependant d’être au centre du discours des artistes et théoriciens contemporains. La conférence intitulée « L’Evolution du dégoût » qui a eu lieu début janvier en Allemagne en est la preuve. Peut-être est-il temps de réinterroger cet intérêt paradoxal, notre goût pour le dégoût.

 

Si nous sommes amenés à penser que cette question d’une esthétique du dégoût est spécifiquement contemporaine, la collaboration entre art et dégoût ne date cependant pas d’hier.

Rappelons qu’au Moyen Âge, des artistes ont donné libre cours à la représentation du dégoût comme les corps en proie à la douleur et aux symptômes des épidémies dans les représentations christiques. Le dégoût occupe aussi une large place à l’époque baroque à travers ses excès écœurants d’ornements et de matières. Enfin tout le XIXème siècle sera traversé de cette tension entre la beauté suprême et les bas fonds sinistres de l’humanité, ce que Baudelaire résume avec éloquence : « Nous ne pouvons faire l’amour qu’avec des organes excrémentiels. (...) Tout enfant, j’ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l’horreur de la vie et l’extase de la vie.» [1].

Enfin, au XXème, le dégoût devient un objet d’investissement artistique et de considération intellectuelle. Aurel Kolnaï, philosophe et théoricien hongrois (1901-1973), est un des rares à accorder au dégoût un intérêt fondamental pour la recherche en y accordant un ouvrage La phénoménologie du dégoût (On disgust).

 Georges Bataille étudie ces notions et démontre la fonction sociale du dégoût en affirmant qu’il est le résultat d’un enseignement permettant à l’homme de se distinguer de la nature.

Quant à Pierre Naville, écrivain, homme politique et sociologue français, il lancera dans La Révolution Surréaliste rédigé en 1925 : « Je ne connais que le dégoût ».

Sans franchir la barrière du consensus, cette affirmation suit cependant son chemin à travers le XXème siècle au point que Jean Clair, écrivain et commissaire d’exposition, constate que « Le temps du dégoût a remplacé l’âge du goût. »[2] à propos de l’art contemporain. En effet, dès les années cinquante, Piero Manzoni présente comme œuvre d’art ses boîtes remplies de ses étrons intitulées Merda d’artista. David Nebreda, lui, expose à travers une série d’autoportraits son visage couvert d’excréments. En 1999, le Turner Prize est attribué à Tracey Emin pour son propre lit couvert d’urine, de capotes usagées et de sous-vêtements sales. Plus récemment à Londres, l’exposition Dirt à la Wellcome Gallery a retracé notre rapport à l’hygiène depuis le XVIème et se clôture sur des sculpteurs dans les actuelles fosses sceptiques de Calcutta.

La Wellcome Gallery a par ailleurs collaborée en 2008 avec la Mori Art Tower, au lieu d’art contemporain à Tokyo – notons au passage le lien entre érotisme et répugnance qui est un des fondements de l’érotisme grotesque japonais – pour l’exposition Medicine and Art où l’intérêt et la répulsion pour les connaissances anatomiques ont été exposés et questionnés.

Source fondamentale du dégoût, l’intérieur du corps humain est resté longtemps un tabou, les dissections ayant été extrêmement peu pratiquées pendant plusieurs siècles. Et pourtant, quand nous demandons au Dr Harith Akram, neurochirurgien : « Sentez-vous une satisfaction esthétique lorsque vous voyez l'intérieur du corps? Pensez-vous qu’un cerveau, ou des organes, sont beaux? » il répond

« Oui certainement! Je ne m'arrête jamais d'admirer l'anatomie! Nous, les chirurgiens, faisons parfois des retouches inutiles pendant l’opération d’un cerveau juste pour rendre les choses plus agréables à l’œil - nous appelons ça « ranger » -. »[3] Le dégoût de l’anatomie peut ainsi être dépassé, pour l’intérêt des sciences, mais encore pour nous rappeler combien mince est la frontière entre répugnance et plaisir visuel.

C’est ce que remarque et interroge le philosophe et sociologue Henri Pierre Jeudy : « Mais comment le corps peut-il devenir objet de dégoût ? La répugnance peut-elle être esthétique ? L’art empêcherait-il le corps dégoûtant d’être objet de dégoût ? (…) sans la répulsion, il n’y aurait sans doute pas de désir (…) Tant qu’on réussit à mettre en tableau l’insupportable, l’objet de la répugnance peut demeurer attractif, dès que cette composition scénique est rendue impossible, seule triomphe la répulsion. »[4]

 

Mais si nous quittons un peu le monde de l’art, le dégoût reste une préoccupation dans le cadre des sciences cognitives, psychologiques, sociologiques et médicales. En témoigne la conférence « L’Evolution du dégoût » où son importance dans la prévention des maladies et des parasites a été soulignée, ainsi que son rôle dans tous les aspects de la vie humaine, de la sexualité à la nourriture en passant par la politique. Car en effet, même la politique n'y échappe pas « Du désir à la nausée, le choc est là pour nous rappeler que c’est au bord de l’émotion ultime que la conscience s’élève et que les hommes agissent. » écrit la romancière Joëlle Guillais.[5]

    

 Londres, Avril 2012

 

 

 

[1] Charles Baudelaire, Mon cœur mis à nu, Gallimard, Paris, 1986, p. 116

 

[2]  Jean Clair, De Immundo, Galilée, Paris, 2004, p. 3

 

 

[3] Entretien avec le Dr Harith Akram, Londres, Janvier 2012

 

[4] Henri Pierre Jeudy, Le corps comme objet d’art, édition Armand Colin, février 1998, p. 106

 

 

[5] Entretien avec Joëlle Guillais, Paris, septembre 2011

 

 

 

 

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